Parti Socialiste Boulogne-Billancourt
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Pour une nouvelle gouvernance mondiale, par Bertrand Delanoë

Le monde a perdu ses repères. Il y eut un modèle collectiviste : on sait où il a mené ceux qui, de gré ou de force, l’ont subi. Quant au modèle capitaliste, la crise en a révélé les dérives les plus insupportables, déstabilisant l’économie de la planète et surtout ses peuples. Or, faute de valeurs et de références, c’est le vide qui l’emporte. Ou le fanatisme religieux. Ou l’alliance nihiliste entre le capitalisme économique et la dictature politique. Ce monde tourneboulé est la proie de toutes les menaces. La fin des empires aurait pu engendrer un ensemble plus équilibré et plus harmonieux : il n’en est rien. Le terrorisme vient frapper les démocraties au coeur de leurs villes. Et l’enjeu du nucléaire n’est plus la dissuasion, c’est-à-dire la paix par la peur, mais la prolifération, et à travers elle, la « privatisation » de la menace.

L’enjeu est là : redéfinir un cadre, des règles, des instruments qui dessinent un avenir à ce XXIe siècle naissant, en se fondant sur le réel et en y associant tous ses acteurs. Le président brésilien Lula use d’une expression pour résumer ce défi : « Les dirigeants politiques doivent faire un saut qualitatif et ne plus répéter les erreurs du XXe siècle. » Dans cette optique, la France a assurément un message à porter, qui puise dans ses valeurs les plus profondes, à commencer par un attachement indéfectible à l’universalité des droits de l’homme.

Car si la régulation dont le monde a besoin est d’abord politique, cet impératif doit aller de pair avec une exigence éthique. Cela ne signifie pas qu’il ne faille dialoguer qu’avec quelques pays triés sur le volet ; pour reprendre la formule de François Mitterrand, « si les diplomates ne devaient discuter qu’avec des parangons de vertu ils auraient beaucoup de temps libre ». Mais il était par exemple totalement contestable de participer à la conférence de Genève, dite « Durban II » au cours de laquelle les démocraties furent appelées à comparaître devant les dictatures, en vertu de critères définis par celles-ci.

Quel peut être l’instrument de cette régulation politique mondiale, dédiée à un monde plus attentif aux faibles, mieux organisé face aux périls, et plus apte à répartir équitablement les richesses ? L’ONU, qui ne compte que 88 démocraties sur les 195 Etats de son Assemblée générale, doit être réformée dans la fidélité à sa mission historique, une ambition humaniste au service de la paix, de la sécurité et du progrès des peuples.

Mais, cette perspective demeurant hypothétique, les démocraties ont, ensemble, un rôle éminent à jouer. C’est assurément le cas de l’Union européenne qui doit viser un rôle majeur dans la diplomatie globale, notamment par un dialogue constructif avec la nouvelle Amérique de Barack Obama. Le préalable, c’est qu’elle sache parler d’une seule voix, ce qui suppose de construire l’Europe politique, avec une vraie diplomatie commune, et un ministre des affaires étrangères de l’Union.

Cela entraînera évidemment des transferts de souveraineté. La première étape devrait être une représentation commune de l’Union au FMI, comme il y a un négociateur commun à l’OMC. Car cette régulation politique est la clé qui, seule, rendra possibles d’autres avancées décisives, en particulier la régulation économique et sociale de notre planète. Dans Un autre monde, paru en 2006, Joseph Stiglitz dénonce à juste titre un « système vicié de gouvernance mondiale ». La crise financière l’illustre en effet : le fanatisme du marché ne sera jugulé que par des institutions capables d’installer des garde-fous et d’organiser une juste redistribution.

Le renforcement du rôle du FMI et de la Banque mondiale va dans ce sens, même s’il est insuffisant. Comment prétendre, par exemple, se référer aux objectifs du millénaire en matière de développement, de santé ou d’éducation, sans dispositifs efficients ? Comment aborder le défi si complexe de l’immigration mondiale, sans un haut niveau de coordination des politiques nationales, voire continentales ?

Là encore, le président Lula estime à raison que le G8 a vécu, et qu’il convient de lui substituer le G20, beaucoup plus représentatif. Cette piste pourrait même conduire à intensifier le fonctionnement de ce groupe à travers une instance permanente qui lui serait rattachée et qui impliquerait désormais les ministres de l’économie et les représentants des différentes banques centrales.

De même, alors que seule l’Afrique du Sud est membre à part entière du G20, la France devrait proposer d’y associer systématiquement l’Union africaine, dans un partenariat mondial inédit.

Un sujet illustre, précisément, la pertinence d’une action globale nullement limitée aux seules nations riches : celui du développement durable. Il est donc urgent de jeter les bases d’une régulation écologique. Or, en la matière, la conclusion du sommet du G8 à L’Aquila (Italie), en juillet, n’est pas rassurante. Certes, les situations très différenciées selon les pays rendent difficiles le compromis. Mais l’enjeu nécessite à la fois ambition et clarté des choix, là où l’ambiguïté demeure.

En effet, d’un côté, les décideurs mondiaux, unanimes, ont fixé à deux degrés la hausse limite de la température terrestre d’ici à la fin du siècle. Au-delà, il est vrai, l’impact sur l’écosystème menacerait la survie même de l’homme. Mais de l’autre, aucun engagement précis n’a été pris sur les baisses de CO2 d’ici à 2020, contrairement à ce que souhaitaient légitimement les pays émergents, avant d’arrêter leurs propres objectifs.

Ce clivage confirme qu’en décembre, lors du sommet de Copenhague, il faudra arrêter des seuils stricts de réduction des émissions, prévoir des dispositifs juridiques contraignants, et fixer un calendrier. Il importera aussi que les gouvernements acceptent de réorienter leurs stratégies industrielles, en donnant priorité à la recherche et à l’innovation au service des écotechnologies. S’y ajoute la nécessité d’engagements précis des pays les plus riches à l’égard des plus pauvres, y compris par des transferts de connaissance sans lesquels le « décarbonage » des économies mondiales demeurera illusoire.

L’avenir du monde repose plus que jamais sur une vertu fondamentale : la solidarité. Entre le cynisme d’une realpolitik réduisant la diplomatie à sa dimension commerciale ou à la gestion d’un rapport de force, et l’angélisme destructeur, il reste un chemin.

Celui des valeurs, de la responsabilité et de l’efficacité sur les vrais défis de l’époque. Telle pourrait être la voix de la France, si elle sait parler à nouveau le langage que le monde a appris à aimer d’elle.

Article paru dans l’édition du Monde du 26.08.09.

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